EUROPE : Prisonnière du pacte vaudou

Publié le par DP

Europe: Prisonnières du pacte vaudou et contraintes de se prostituer

 

 

A Barcelone, à Paris ou à Munich, de plus en plus de Nigérianes se prostituent. Ces  femmes sont toutes originaires de la même région, Benin City. Et toutes sont victimes de réseaux mafieux adeptes de la magie noire.

 

Je m'appelle Betty, j'ai 21 ans. Je viens du Nigeria et je suis à Barcelone depuis quatre mois. Je travaille la nuit, dans la rue. Je ne parle pas espagnol, mais ça ne fait rien : je suis seulement de passage, je veux aller à Londres. J'ai quitté mon pays pour l'Europe il y a deux ans. Je suis passée par le Mali, où j'ai attendu une caravane pour traverser le Sahara. J'ai passé un an et demi au Maroc, c'est là que j'ai eu ma fille. Son père ? Non, nous ne sommes plus en contact. Nous avons traversé le détroit de Gibraltar sur une barque. Un cauchemar. Cinq de mes amis sont morts, mais par chance nous avons pu regagner la côte marocaine. Ma mère m'a dit de prier, de prier Dieu avec plus de force que jamais pour que nous restions en vie, ma fille et moi. Et me voilà. J'essaie de rembourser ma dette envers la madame* pour être enfin libre." La petite, la tête pleine de tresses et une croix en pendentif, se détourne avec une moue rieuse de la bouillie que sa mère essaie de lui donner dans la salle à manger.

 

L'appartement où elles vivent, à la périphérie de Barcelone, est encombré de sacs et de valises. Aucune place pour les jouets. C'est le matin, mais la lumière est chiche, les rideaux sont tirés. L'activité est intense, tout le monde est pressé, personne ne s'arrête. On dirait le changement d'équipe d'une usine. C'est exactement ça : trois jeunes Nigérianes ont passé la nuit dans la rue, à se prostituer, et d'autres, à l'aube, prennent la relève. Le repos n'a pas sa place, ici ; il faut préparer les repas, laver le linge à la main, faire les courses, s'occuper des enfants. Et, de temps en temps, dormir sur les matelas posés à même le sol. Attendre le soir et tout recommencer. Un cycle qui ne cesse jamais. "Quand est-ce que je dors ? Dormir ? Qu'est-ce que ça veut dire, dormir ?" s'écrie Anny, une autre jeune mère dont le visage semble sculpté dans la pierre. "Ça va me rendre malade ? Comme si j'avais le temps d'être malade..." Pas le temps de quoi que ce soit. Pas le temps de regretter le passé, la vie que Betty et Anny ont laissée sur un terrain vague de Benin City, entre les mains d'un sorcier qui a pratiqué sur elles une cérémonie vaudoue. Pas de temps pour le présent, avec un travail dont elles se sentent prisonnières. Pas d'avenir non plus, dans un pays pour lequel elles n'existent même pas. Et le problème ne se limite pas à l'Espagne. Les mêmes scènes se reproduisent dans d'autres endroits d'Europe, à Milan et à Paris, dans ce bois de Vincennes que des religieuses sillonnent dans leur camionnette pour offrir du chocolat chaud et des préservatifs aux prostituées.

 

Ce n'est pas pour faire ça qu'elles ont voulu venir en Europe. La terre promise est devenue un lieu hostile, où ces femmes n'ont d'autres fréquentations que leurs clients et la police. Les autres visages appartiennent à un monde auquel elles n'auront jamais accès. Ce qu'elles croyaient être un paradis est en fait une lutte quotidienne pour la survie : faire en sorte d'éviter d'avoir à présenter aux patrouilles de police des papiers qu'elles n'ont pas, espérer qu'aucun voisin ne les dénoncera, trouver assez de clients pour amasser l'argent nécessaire chaque mois. Car il faut en envoyer à la famille, au Nigeria, mais aussi avoir de quoi vivre et surtout, surtout, payer sa madame nigériane. La madame est l'intermédiaire à laquelle les jeunes femmes doivent régulièrement rembourser la dette qu'elles ont contractée dans leur pays pour franchir le Rubicon, une dette qui oscille entre 30 000 et 50 000 euros.

 

Ces madames, que les filles respectent comme leur seul lien avec une réalité qui ne tient qu'à un fil, sont les proxénètes des temps modernes. Elles ne vivent pas dans la même ville que les filles : celle de Betty vit en Allemagne, celle d'Anny à Madrid. Pourtant, quoi qu'il arrive, les jeunes femmes continuent à payer : le vaudou pèse plus lourd que n'importe quelle garantie bancaire.

 

L'histoire commence à Benin City, la capitale de l'Etat d'Edo, dans le sud du Nigeria, une cité semée de bidonvilles, sale, aux rues non goudronnées et où règne l'insécurité. Il n'est pas rare de voir des hommes armés de mitraillettes postés aux abords des hôtels de luxe. Le Nigeria, géant d'Afrique peuplé de plus de 120 millions d'habitants, est coupé en deux : le Nord musulman, régi par la charia, s'est rendu tristement célèbre par la persécution de femmes comme Amina Lawal [une Nigériane condamnée à la lapidation à mort pour adultère ; la sentence n'a jamais été exécutée, l'Etat fédéral s'étant opposé à cette peine prononcée par un tribunal islamique du nord du Nigeria] ; le Sud, lui, est marqué par une foi chrétienne profonde, même si la tradition tribale du vaudou reste bien ancrée. La misère y est cruelle et l'Europe fait l'objet des plus grandes espérances. La police nigériane lutte contre les réseaux de trafiquants, mais nombreux sont les parents qui accueillent avec soulagement l'idée que l'une de leurs nombreuses filles (les familles peuvent compter vingt à trente enfants) quitte le pays pour aider la famille à faire vivre les cadets. Une femme rentrée au pays fortune faite sert parfois d'appât. Savent-elles qu'elles vont se prostituer ? C'est la grande question, le soupçon qui parfois glace les conversations. La police, les avocats et les organisations humanitaires disent que, dans 99 % des cas, elles sont au courant. "Je ne peux pas vous dire", déclare Carolina, une autre jeune femme qui vit à Barcelone depuis deux ans et qui, elle, a remboursé sa dette. "Mais ils m'avaient dit qu'en trois mois j'aurais fini de payer et, quand je me suis rendu compte du temps qu'il me faudrait en réalité, j'ai fondu en larmes", raconte-t-elle en plongeant son visage dans ses mains, le même geste qu'elle avait eu alors. 
Alice et Joy ont enterré leur vie passée au pied d'un arbre, à proximité de la case d'un sorcier, dans la périphérie de Benin City. La femme du sorcier avait préparé une décoction dans une casserole avant de leur peindre le visage avec une poudre blanche. Elles juraient ainsi à Dieu qu'elles ne le trahiraient jamais. Elles ont ensuite dû se couper les ongles de pied avec une lame de rasoir. Le sorcier a alors enveloppé les ongles dans un papier qu'il a déposé sur un plateau, tandis que les jeunes filles avançaient leurs mains. Tous trois ont prononcé une formule magique, la tête tournée vers le ciel, les yeux clos. "Si vous ne suivez pas les instructions de votre supérieur [le trafiquant n'est jamais mentionné], vos ongles vous poursuivront et vous grifferont", a menacé le sorcier en enterrant le papier, auquel personne ne touchera tant que la dette ne sera pas remboursée. Non loin de là, quelques jours plus tard, un autre sorcier pratiquait des scarifications sur les hanches et la plante des pieds de deux autres filles, et les recouvrait d'une poudre noire tirée d'un flacon portant la mention "Pour surmonter les obstacles". En théorie, ce sort devait les rendre invisibles aux yeux de la police.

 

Silvia est arrivée au rendez-vous terrorisée, accompagnée par ses parents et sa soeur. Le rituel avait été soigneusement mis en scène : le mage a tracé à la craie sur le sol un grand cercle blanc, a peint le visage de la jeune fille et changé de vêtements ; il a ôté sa tunique et est revenu vêtu d'une chemise rouge, d'un foulard et d'un pantalon bleu. Les tambours ont retenti. Il a pénétré dans le cercle et demandé à Silvia de l'y rejoindre. Ils se sont ensuite tous rendus au fleuve dans une voiture cabossée. Silvia s'est approchée de la rive, avec sur la tête un plateau portant des objets qui représentaient sa vie : des bonbons, de petits jouets, des mèches de cheveux, les volants d'une robe. Une offrande au dieu du fleuve. Une femme a alors ordonné à Silvia de piétiner une poule. Le sorcier a ensuite tranché le cou de l'animal et jeté à l'eau les affaires de Silvia, qui s'est effondrée sur le sol, évanouie. La cérémonie a duré six heures et a pris fin, de retour à la case, par un chant en choeur. Marina, elle aussi, a vécu une expérience similaire, mais elle ne veut pas en parler. Elle n'a pas travaillé la nuit dernière, elle doit rendre un service à son amie Helena : poser des extensions dans ses cheveux pour y faire des dizaines de petites tresses. Les Nigérianes, du moins celles qui vivent ici, détestent leurs cheveux et adorent ceux des Européennes. Elles sont nombreuses à porter des perruques. Il faudra plusieurs jours pour faire toutes ses tresses à Helena. Les jeunes femmes tuent le temps grâce à la télévision, allumée toute la journée. Mais zapper n'a pas grand intérêt, pour ces filles qui parlent à peine espagnol ; elles vont donc louer des vidéos ou des DVD à l'épicerie africaine de la rue de l'Hospital [à Barcelone].

 

Soudain, le Nigeria est là, à l'écran ; on y voit tourner en ridicule des jeunes femmes qui sont allées en Europe et en sont revenues avec tous les vices des pays du Nord : elles s'habillent comme des hommes, fument, prennent de la cocaïne, crient et se battent entre elles. Marina se moque de cette caricature. Mais son regard se fixe sur une autre scène : deux enfants ouvrent une armoire dont surgit une petite soucoupe volante en feu, qui s'écrase au sol où elle continue à se consumer. Ce n'est qu'un effet spécial du genre de ceux que l'on utilise dans les films de science-fiction, mais la jeune femme ne rit pas. "Du vaudou", explique-t-elle. "Moi, je n'y crois pas. Mais il y a des gens qui y croient. Ils disent qu'ils sont chrétiens dans leur tête, mais qu'ils sentent le vaudou dans leur coeur. Et, de toute façon, nous savons une chose : si nous ne payons pas, nous aurons des problèmes, beaucoup de problèmes."

 

Hormis leur travail, la vie de ces jeunes filles isolées de la réalité qui les entoure se réduit à trois choses : prendre soin de leur chevelure, s'évader grâce à la télé (elles adorent les telenovelas sud-américaines) et assister à la cérémonie religieuse du dimanche - un rendez-vous que la plupart d'entre elles ne manquent jamais. Une église barcelonaise a accepté de céder à la communauté évangélique le grenier qui mène à son clocher pour y célébrer ses offices. Serrées dans une petite salle tout en longueur et dans l'étroit couloir d'où l'on voit à peine le prédicateur qui officie sous un simple crucifix, les jeunes filles se mêlent aux fidèles qui écoutent sans ciller l'interminable sermon. Beaucoup tiennent dans leurs mains une bible usée. "La vérité vous libérera ! Vous qui êtes ici, vous êtes les élus ! Tant de vos compatriotes vous envient !" clame le pasteur, enflammé. Il dit une ultime prière que les fidèles, très concentrés, répètent les yeux fermés avant de lever le visage d'un air pénétré vers le ciel. Ce jour-là, aucune allusion au drame quotidien de ces femmes. Mais il n'en est pas toujours ainsi. A Paris, dans une église évangélique installée dans un gymnase du quartier Marcadet, le prêtre va plus loin et ajoute de sa chaire : "Nous sommes conscients du malheur qui frappe nos femmes en Europe, de ce qu'elles doivent vivre. Vous devez bien sûr vous acquitter de vos dettes, mais prions le Seigneur pour que les madames ne soient pas trop pressantes et vous laissent du temps." L'une de ces femmes, assise au premier rang, reste impassible. Puis l'église entière éclate de joie et remercie Dieu en entendant une autre femme raconter que la police l'a relâchée après plusieurs jours de garde de vue. Le pasteur lui a donné l'absolution lorsqu'elle lui a confessé qu'elle se prostituait. Les fidèles déposent quelques dons dans une bassine rouge ; à Barcelone, il est midi et c'est la fin de l'office. Les Nigérianes vont alors saluer leurs concitoyens.

 

Elles ne savent pas que, le même jour, un peu plus tôt, plusieurs collectifs qui luttent pour améliorer les conditions de travail des prostituées barcelonaises manifestaient tout près de là : ils dénonçaient les pressions exercées par la police dans le but de "nettoyer" les rues du Raval [connu aussi sous le nom de Barrio Chino, ce quartier populaire est un haut lieu de la prostitution à Barcelone], où un hôtel cinq étoiles est en construction. Les manifestantes - presque toutes des Latino-Américaines ou des Espagnoles - portaient des masques blancs. Aucune Nigériane n'était là. "Ça n'est pas facile pour nous d'entrer en contact avec elles. L'obstacle de la langue et de la culture joue aussi", explique Lourdes Perramón, membre du collectif El Lloc de la Dona, qui offre une assistance sociale aux immigrés. Les Nigérianes ont en outre le sentiment de n'avoir aucune porte de sortie vers un autre métier, comme c'est le cas pour les Sud-Américaines. A cela vient s'ajouter l'éternel problème du vaudou, ce pacte tribal sacré.

 

Condamnées à se prostituer et sans perspective de régularisation, les Nigérianes vivent avec une obsession : "Acheter une offre d'embauche". Ce document, qu'elles montreront aux services administratifs, leur servira de sauf-conduit pour éloigner les patrouilles de police. De toute façon, les gardiens de la paix ne sont pas très zélés avec elles : ils savent qu'elles ne sont pas expulsables puisqu'elles n'ont pas de passeport et que, du point de vue juridique, on ne peut pas savoir d'où elles viennent. "Elles se trouvent dans un véritable vide juridique", résume María Helena Bedoya, l'avocate du Centre d'information pour les travailleurs étrangers [CITE, mis en place en Catalogne par le syndicat Commissions ouvrières]. Selon elle, la police aurait tendance à se montrer beaucoup plus dure envers les hommes qu'envers les femmes. De fait, les forces de police traitent généralement les Nigérianes avec une certaine bienveillance, car tous savent bien qu'elles sont victimes d'un réseau organisé de trafiquants. "Je ne vais pas leur faire un procès moral parce qu'elles se prostituent", déclare ainsi un enquêteur. Un juge barcelonais partage ce point de vue. "Bien sûr, ça n'est plus comme au temps de l'esclavage, la plupart de ces femmes viennent volontairement. Mais on les rackette et des gens vivent sur leur dos, et ça, c'est un délit. En fait, leur dette grossit chaque jour et elles ne peuvent jamais finir de la rembourser. Elles sont tout simplement victimes d'une traite des femmes. Les Nations unies et le Conseil de l'Europe ont déjà établi que ce trafic est aussi important que le trafic de stupéfiants ou de personnes." Rares sont les Nigérianes qui ont voulu bénéficier du programme de protection des témoins et elles sont encore moins nombreuses à accepter l'aide sociale et à briser leurs chaînes.

 

Le réseau se renouvelle de lui-même : certaines Nigérianes décident de rembourser leur dette en faisant travailler d'autres jeunes filles et peuvent ainsi devenir les nouvelles madames. Elles n'ont aucune porte de sortie ; certaines sont déjà mères lorsqu'elles arrivent, ce qui rend leur situation plus précaire encore. Non sans cynisme, un membre du réseau nous a déclaré que celles qui arrivaient enceintes jouissaient d'une plus grande protection divine parce qu'elles portaient en elles un petit être pur. Une autre de ces jeunes filles, Jane, affirme que certaines de ses camarades se font violer au cours des quelques mois qu'elles passent au Maroc dans l'attente d'une place sur un bateau. "Ce n'est pas leur faute, ce n'est pas leur faute", répète, effondrée, cette femme qui a laissé ses deux enfants à sa mère au Nigeria et qui, comme les autres, a honte de sa vie. Elle a toujours dit à sa famille qu'elle travaillait dans un restaurant ou comme femme de ménage dans des bureaux. Elle sort de son portefeuille les photos de ses enfants. Elle les appelle chaque semaine, cela fait des années qu'elle ne les a pas vus. Un nouveau jour se lève, Betty rentre à la maison. Elle ouvre son sac et en sort une poignée d'euros. La nuit n'a pas été bonne, il faisait froid. Sa fille, déjà réveillée, court dans la salle à manger. L'agitation a repris. Faire le ménage, la cuisine, les courses, travailler, rembourser, ne pas dormir, éviter la police. Tous les jours sont les mêmes. La roue tourne sans cesse et l'histoire est sans fin.

Angels Piñol

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